Archive dans 7 avril 2020

Après la crise du CORONAVIRUS: revoir totalement l’aménagement sanitaire de la Normandie

Dans la dernière édition disponible de la Chronique de Normandie (n° 621 daté du 6 avril 2020) Bertrand TIERCE nous propose de réfléchir non sans raison au jour d'après la crise dans le domaine le plus directement concerné: l'aménagement du territoire normand en matière de santé publique et médical sous la responsabilité de l'Agence régionale de la Santé (ARS) dont le directeur (la directrice en Normandie) rend compte directement auprès du Premier ministre.

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https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/calvados/caen/coeur-geant-chu-caen-declaration-amour-soignants-hopital-public-1787911.html

S'il y a un domaine où il faudra dire sinon démontrer la différence entre un avant et un après la crise actuelle c'est bien celui de la santé publique.

Pourquoi?

La crise sanitaire exceptionnelle d'épidémie démontre qu'un service public ne relève pas que de la seule gestion comptable à court terme et qu'un hôpital ne peut s'assigner les mêmes objectifs de rentabilité qu'une banale société anonyme à responsabilité limitée.

Dans le drame sinon la tragédie qui se déroule sous nos yeux il y a, au départ, ce péché originel de la loi du 21 juillet 2009 "HPST" (pour Hôpital Patients Santé Territoire) qui a fait de la gestion la plus rationnelle possible des hôpitaux l'alpha et l'oméga d'une modernisation du service public de la santé dans le cadre d'une Révision Générale des Politiques Publiques qui nous obligent aujourd'hui, plus de dix ans après, à dépenser sans compter pour ne pas avoir à trop compter nos morts.

Voir le lien suivant:

https://www.carrieres-publiques.com/actualite-fonction-publique-la-creation-des-agences-regionales-de-sante-vers-un-retour-en-force-de-l-etat-d-275

La terrible tarification aux actes (T2A) et la soi-disant réduction des plateaux hospitaliers sous prétexte de ne pas avoir le nombre d'actes suffisants pour maintienir la qualité et la sécurité des soins ont fait des ravages en aggravant les déserts médicaux dans les territoires les plus ruraux et les plus périphériques de nos régions.

Les Agences régionales de la Santé auraient dû être l'instance d'une planification au service de l'intérêt général régional d'un authentique aménagement du territoire respectant toutes les mailles d'un filet de protection de la santé des populations: bien souvent, les ARS furent surtout des instances de "cost killing" (on le dit en anglais, ça fait plus sanglant...) avec les habituelles lubies de restructurations, mutualisations, fermetures...

Il faudra faire le bilan de ce désastre: évaluer les évaluateurs des ARS. A commencer par le rôle d'urgence qu'elles doivent en principe jouer en ce moment pour piloter l'effort de guerre sanitaire contre le covid-19 sur le territoire régional.

A priori, en Normandie les choses se passent plutôt bien et on s'en réjouira entre l'ARS, la préfecture de région, la région Normandie et les autres grandes collectivités régionales. Ailleurs, en France, notamment dans les régions les plus fortement touchées par l'attaque du covid-19 les comptables gestionnaires qui peuplent les ARS semblent dépassés. Il faut gérer les urgences en bricolant, en improvisant car la bonne gestion du monde d'avant a fait qu'on n'avait plus rien... zéro stock:

C'est ainsi que dans le Grand Est les surblouses des soignants seront des sacs poubelles...

https://www.ouest-france.fr/grand-est/nancy-54000/coronavirus-les-hopitaux-du-grand-est-misent-sur-la-surblouse-en-sacs-poubelle-6802279

Avec un directeur d'ARS de la région dite "Grand Est" qui, en pleine crise, continue de courir après les certitudes du monde d'avant tel un canard sans tête...

https://www.20minutes.fr/societe/2755911-20200406-nancy-faut-maintenant-dire-suppressions-postes-lit-hopitaux-arretees-demande-mathieu-klein

Quand il ne s'agit pas de réquisitionner les masques péniblement achetés à l'étranger par un conseil régional...

https://www.lci.fr/sante/video-les-masques-commandes-par-la-region-bourgogne-franche-comte-requisitionnes-par-l-etat-2150322.html

Décidément! Le jacobinisme comptable gestionnaire à la mode de Bercy "en régions" (pour ne pas dire "en province") est une catastrophe qui s'ajoute à la catastrophe.

Les gestionnaires ne savent pas gérer une crise majeure: laissons cela aux militaires et à des hommes et des femmes politiques qui ont encore le sens de l'Etat et du service public!


 

Et pour revenir à l'analyse de la situation en Normandie, en lisant ce qui suit, on ne pourra que prendre vraiment au sérieux l'une des affirmations avancées par Bertrand Tierce:

"... le propos est aujourd'hui inaudible."

S'il s'agit, encore, de faire disparaître du territoire normand des capacités d'accueil hospitalières ou médicalisées pour des questions de gestion comptable.

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https://www.lamanchelibre.fr/actualite-805581-caen-le-chu-de-caen-affiche-son-cri-d-alarme

 

A Saint-Hilaire aussi !

D46E455A-32BB-43A0-B40F-C9CE2C23B477Alors que nos équipes se sont mobilisées pour soigner des patients atteints du covid-19 au CHU de Rouen, à l'hôpital de Dieppe, à la clinique Ambroise Paré de Neuilly et bientôt à l'hôpital Bichat de Paris, nous avons reçu deux nouveaux patients détectés covid + à la clinique Saint-Hilaire. L'unité de médecine dédiée les accueille et nous sommes amenés à prodiguer les soins avec le le matériel de protection individuel nécessaire.

De la même manière, nos urgences cardiologiques sont confrontées quotidiennement à des malades venant pour des douleurs thoraciques. Celles-ci peuvent être aussi bien liées au cœur qu'aux poumons et donc au covid-19 dans le contexte actuel. De ce fait, les soignants doivent se protéger tout comme les infirmières des salles de cathétérisme cardiaque qui prennent en charge des personnes faisant un infarctus du myocarde et amenées directement au bloc par le SAMU.

Or, nous rencontrons une difficulté absurde. Malgré nos besoin évidents en masques FFP2 pour ces situations à risque liées aux soins et aux urgences, l'Agence Régionale de Santé (ARS) refuse de nous en fournir. A chaque livraison des stocks d'Etat, seuls des masques chirurgicaux nous sont fournis ! À chacune de nos sollicitations, la seule réponse est que l'ARS suit les directives ministérielles... Nous attendons de nos tutelles qu'elles réfléchissent davantage et adaptent leur action à la réalité du terrain. On en est bien loin actuellement ! Si quelqu'un peut nous aider à récupérer des masques FFP2 ou à convaincre l'ARS de nous en fournir, nous sommes preneurs !

En pleine tempête du Coronavirus, les îles anglo-normandes craignent de perdre leurs liaisons logistiques avec l’Angleterre!

L'information suivante, nous l'avons vu passer sur le site de la BBC mais pas encore dans la presse régionale française qui pourrait s'y intéresser, à savoir les Bretons de Ouest-France. C'est pourtant alarmant! Surtout pour nous Normands qui avons des liens d'amitiés culturelles et historiques avec les îles dites "anglo-normandes"...

En effet, en pleine tempête du coronavirus, les îles anglo-normandes craignent de perdre leurs capacités logistiques de ravitaillement depuis l'Angleterre: le consortium de compagnies maritimes qui s'en occupait vient d'annoncer la fermeture de ses lignes avec les îles depuis les ports de Southampton et de Bristol. Dans les îles, à Jersey et à Guernesey 80 emplois sont menacés.

Lire ci-après cette brève (en anglais) sur le site de la BBC:

https://www.bbc.com/news/world-europe-jersey-52181908

Coronavirus: Channel Island freight firm collapses

Eighty people are set to lose their jobs following the collapse of a group of Channel Islands shipping companies.

Channel Island Lines has announced it is going to stop operations immediately.

It blamed "very difficult trading conditions" caused by the coronavirus outbreak.

Channel Island Lines UK, Channel Island Lines Guernsey, Paul Davis Freight and Rockayne Jersey are the companies affected.

Anyone with goods at its depots in Jersey, Guernsey, Bristol and Southampton has been asked to make arrangements to pick them up, the firm said.

Thirty people worked for the group in Jersey, 12 in Guernsey and 38 in the UK.

Grant Thornton is being appointed as administrator and "where possible to assist employees with their statutory entitlements".

Deputy Lyndon Trott, Vice-President of Guernsey's Policy & Resources Committee said the collapse would have a "knock-on effect" in the long-run, but said the supply chain for essentials into the island remained strong.

"From the start we have been open and frank with our community. [The] government will not be able to save every business, despite the measures that are currently in place and additional measures under review," he said.


 

C'est une nouvelle d'autant plus inquiétante que ce consortium de compagnies maritimes anglaises avaient pu reprendre, non sans mal, le trafic autrefois assuré dans le cadre d'un quasi monopole par la compagnie historique de Jersey "Huelin Renouf" qui avait faillite en 2013 après 80 années d'existence...

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https://www.barringtonfreight.co.uk/blog/freight-to-jersey-huelin-renouf-collapse/

Question?

Qui pourrait reprendre ce marché après la crise actuelle qui s'ajoute à celle du Brexit si du côté anglais on fait durablement faillite? La solution est, de plus en plus, du côté continental français: une affaire de concurrence entre Normands et Bretons qui ont déjà avec Saint-Malo toutes les capacités logistiques nécessaires depuis que la Brittany ferries a racheté la compagnie jersiaise "Condor ferries".

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Pourtant les Normands ne manquent pas d'atouts: ils ont pour eux l'avantage de l'évidence de la proximité historique et géographique pour opérer de façon privilégiée sur le marché du fret à Jersey, Guernesey et Aurigny avec la desserte d'environ 200000 résidents à l'année dans les îles et une population qui double ou triple pendant la saison estivale.

A condition de positionner nos capacités portuaires pour le fret en direction des anglo-normandes à partir de Granville (fret et vrac) et de Cherbourg (fret et trafic passagers).

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Problème: le port normand de Granville qui est, pourtant, le plus proche de Jersey (à moins d'une heure de bateau de Saint-Hélier) n'a pas de projet de développement à la hauteur des enjeux.

Il est toujours géré par le département de la Manche (contrairement à celui de Cherbourg géré par la région) avec un projet qui confond développement portuaire et développement immobilier... Cherchez l'erreur!

Le potentiel existe, en témoigne cette archive  du quotidien Ouest-France (2010) avec cet article signé Xavier Oriot:

Il est vrai que c'était il y a... dix ans. Les relations institutionnelles et économiques se sont renforcées entre les îles et la Normandie continentale française notamment depuis la réunification de cette dernière en 2016. La crise en cours est donc l'occasion de démontrer l'utilité de cette politique de solidarité normande avec son outremer immédiat...

https://www.ouest-france.fr/normandie/la-normandie-pignon-sur-rue-lile-de-jersey-547107

La Normandie a pignon sur rue à l'île de Jersey

Sur l'île de Jersey, à l'angle d'Halkett place et de Burrard street, au coeur de Saint-Hélier, le drapeau français et les trois léopards normands flottent sur la façade de la Maison de la Normandie et... de la Manche. Tiens la Manche ne serait plus en Normandie ? « La maison a été créée il y a quinze ans, anniversaire que nous fêtons aujourd'hui, conjointement par le département de la Manche et la Région », rappelle Patrice Pillet, conseiller général de la Manche, pour expliquer le pléonasme.

En ce matin mouillé mais vite ensoleillé, une délégation normande a embarqué à Carteret et Granville pour fêter et conforter quinze ans d'échanges avec les cousins anglo-normands. Dans la grande Assembly room, les Marins du Cotentin dans le pull rayé chantent à tue-tête Marie Jeanne Gabrielle. Même Patrice Pillet y va de quelques airs de cornemuse. « Cette maison a été créée en 1995 deux ans après la fermeture du consulat français à Jersey. Nous tenions à maintenir une présence française qui, au fur et à mesure, est devenue une agence de développement. Je souhaite aussi developper les échanges scolaires. »

Des entreprises normandes répondent aux appels d'offres sur l'île, des matériaux de construction quittent la Normandie pour Jersey et Guernesey. Mais « on doit aller plus loin », souhaite Alain Tourret, vice-président du conseil régional et nouveau président du Comité régional du tourisme. « Il faut relancer la ligne aérienne entre Caen ou Deauville et Jersey. »

Une ligne de fret via Southampton a bien été relancée avec Huelin Renouf Shipping avec Cherbourg deux fois par semaine. « Il faut la densifier. Je pense aux légumes et salades de la Manche. Agrial peut être intéressé ». Alain Tourret une autre idée dans sa poche. Il s'est éclipsé après les discours pour rencontrer les représentants des banques si puissantes sur l'île pour leur parler du pôle de compétitivité des transmissions économiques sécurisées (TES) de Caen. « Ils se sont montrés très intéressés. Ils affirment être sortis de la zone grise des paradis fiscaux. C'est bien qu'ils le disent. »


 

Voir aussi cet article (blog) datant de 2011 qui constate le potentiel d'une liaison de fret conteneurisé au départ du port de Cherbourg à destination des îles anglo-normandes:

Témoignage sur le covid-19 dans la prison du Havre

Mon mari est actuellement à la prison du HAVRE. A savoir qu'ils sont 3 détenus dans la cellule ! Il n'y a qu'un lit superposé.. donc il y en a 1 qui dort sur un matelas par terre et le matin il range le matelas sous le lit du bas. Dans la nuit d'hier (du 29 mars 2020) son co-detenu n'arrivait plus à respirer. Ils ont appelé les surveillants qui ne voulaient rien faire, pas se déplacer rien ! Ils ont juste dit de mettre le détenu malade sur le lit du bas ! Ça fait plusieurs jours que le détenu se sentait mal ! Qu'il avait tous les symptômes du COVID-19. Fièvre, fatigue, essoufflement, maux de tête ! (à la base c'est un boxeur donc bonne condition physique, il fait du sport tout les jours en prison ! Et là, 3 jours qu'il ne pouvait plus en faire dû à sa fatigue et essoufflements) Et là cette nuit, à 2h du matin son état s'est aggravé, il a demandé à mon mari de joindre les surveillants afin de leur expliquer la situation mais rien. Les surveillants n'ont pas voulu se déplacer !
Le gars qui est est donc malade a donné son téléphone portable à mon mari (oui on le sait c'est interdit en prison !) et il a demandé à mon mari d'appeler le samu car il était en très mauvais état ! (C'est dire à quel point il était dans un mauvais état !) Le samu a alors contacté la prison et les surveillants et un chef est enfin monté dans la cellule voir ce qu'il se passait ! Avant même de s'occuper du détenu malade, le chef a demandé le téléphone du détenu (lequel avec mon mari a pu avertir le samu !), le chef a immédiatement pris ce téléphone et l'a cassé. Ce n'est qu'ensuite qu'ils ont pris le co détenu ! Ils l'ont obligé à marcher et l'ont isolé aux arrivants (ce qui représente une longue distance : changement de bâtiment !), le détenu malade est sorti avec une simple couverture, en short et tee-shirt, avec ses baskets, ils ne lui ont rien donné d'autre.
A savoir que l'infirmerie de la prison du Havre est fermée ! Mon mari a eu son rappel de vaccin dans les couloirs de la prison devant la porte de sa cellule, et debout ! Je ne vais pas vous faire un détail sur l'hygiène en prison... mais là l'heure est grave ! Les détenus ne sont plus respectés. Mon mari est lui isolé dans sa cellule. A la base ils étaient 3 dans la cellule, un petit jeune de 21 ans a été libéré ce matin (le 29 mars 2020) et est peut être porteur du virus...
Et il y a plusieurs jours, un homme qui était malade aussi a fait un malaise dans la promenade ! Il a été sorti par des hommes avec des blouses, gants et masques. Depuis on ne sait pas où il est et on n'a pas d'information sur son état de santé ! Vraiment la prison du Havre c'est de plus en plus chaud. Faites tourner qu'il y a des cas de COVID-19 !
Des tensions apparaissent suite à tout ça ! Les détenus ne peuvent plus cantiner c'est à dire qu'ils ne peuvent plus commander et acheter de denrées alimentaires, ou même de l'eau ou autre ! Ils doivent manger la gamelle ! ( se sont des plats de l'hôpital en moins bien !) avec zéro rations supplémentaires. Quand nous famille appelons la prison personnes ne nous répond ! C'est vraiment une catastrophe ! Heureusement mon mari m'a appelé ce matin de la cabine téléphonique pour m'expliquer tout cela ! A savoir qu'il y a 1 cabine pour environ 90 détenus ! Je vous laisse imaginer !

L’épisode « Covid-19 » et nos corps

« Le corps est une invention de votre génération, Lison. Du moins, quant à l'usage qu'on en fait et au spectacle qu'on en donne. Mais pour ce qui est des rapports que notre esprit entretient avec lui en tant que sac à surprises et pompe à déjections, le silence est aujourd'hui aussi épais qu'il l'était de mon temps. […] Quant aux médecins [...], ceux d'aujourd'hui, le corps, c'est bien simple, ils ne le touchent plus. Ils n'en ont, eux, que pour le puzzle cellulaire, le corps radiographié, échographié, scanné, analysé, le corps biologique, génétique, moléculaire, la fabrique d'anticorps. Veux-tu que je te dise ? Plus on l'analyse, ce corps moderne, plus on l'exhibe, moins il existe. Annulé, à proportion inverse de son exposition. »
Journal d'un corps, Daniel Pennac, 2012

C'est peu dire que la période actuelle atteint nos corps.
Pour commencer par le moins intéressant, un des points de « mobilisation » des réseaux sociaux, c'est notamment l'entretien des corps : ça va du magazine féminin qui encourage les femmes à ne pas se laisser aller (« confinement but not confiture » comme dirait Jérôme sur le compte Instagram les.caracteres), aux multiples cours de yoga que chaque compte décide de dévoiler en plein élan de générosité et d'esprit d'entraide.
Mais c'est l'enfance enfermée aussi, qui n'a comme horizon que les murs de l'appartement, son plafond, le ciel par la fenêtre et des sorties limitées à une heure. Heureusement que l'imagination vient au secours du corps, invente des parcours, des contraintes recrées et dépassables, celles-là.

Le corps contraint ne permet pas forcément l'esprit vagabond. Un jeune homme sort de l'HP juste avant le confinement et se retrouve enfermé de nouveau, dans un autre type de prison, celle du quotidien, du chez-soi parfois étouffant. Il a besoin de sortir, n'est pas dans les clous de la contrainte « nécessaire » de l'Etat, multiplie les amendes, passe devant le tribunal...
Le corps est malmené au moment du contrôle, même par une police normale, non hostile, « qui fait son travail », mais la montée d'adrénaline quand ils arrivent, être sûr qu'on a bien fait ce qu'il fallait, et si ce n'est pas la cas, se contraindre, être poli, quand on aurait juste envie de hurler, qu'en fait c'est insupportable cette vie de confinement, cette sensation d'être toujours en tort, d'être coupable des maux du pays entier parce qu'on est sorti deux heures et pas une.

C'est se rappeler aussi ce que le monde d'aujourd'hui fait à nos corps : la dématérialisation de tout et tous, l'objectif affiché du capitalisme.
« Rêvant d'usines sans ouvrier, de caisses sans caissière, de médecine sans soignant, de taxis sans chauffeur, d'école sans enseignant, d'humanisme sans humain, le capital voulait « quoi qu'il en coûte » se débarrasser des corps. » [1]
Mais le corps répond, il est capable d'atteindre le monde financier, en se rendant visible, en bloquant les flux, comme sur les ronds-points ou dans la rue pour les Gilets Jaunes, comme en d'autres temps sur les places. Il est capable de se rendre visible et d'empêcher qu'on le détruise.
Face à cette puissance, les gouvernements du libéralisme sauvage ne sont capables, eux, de mettre en place, qu'une seule réponse politique : le contrôle policier de la population.
« Les méthodes chinoises poussent loin cette logique en utilisant aujourd'hui la reconnaissance faciale et la traçabilité des smartphones. Le QR qui valide votre non-dangerosité s'affiche en Chine sans intervention de votre part sur l'écran du téléphone à présenter à la police. » [2]
C'est le corps dématérialisé, enregistré, uniformisé qui pourra correspondre au respect de la loi ou à son infraction.

Ce qui fait de cette pandémie un problème politique, c'est bien que dans ce monde, la vulnérabilité de la vie est impensable sans la technique.
Un très bon article de la revue Esprit, Un monde avec la maladie, par Aïcha Liviana Messina, nous montre que ce qui nous amène à céder à la panique ou à surenchérir dans un héroïsme niant la maladie, c'est « parce que le coronavirus est le nom d'une médiation qui manque, d'une absence de dispositif politique qui permet de faire face – en commun – à la maladie. » Ce qui n'était plus le cas de la grippe par exemple, à laquelle une réponse politique cadrée existe (vaccins, protocole, etc.)
La question que l'article pose par ailleurs, c'est : si nous reconnaissons que la maladie est politique et la vie tributaire de la technique, n'avons-nous pas d'autre solution que de subir passivement les décisions de nos gouvernements ?

Les initiatives qui se sont multipliées pour lier de nouveaux les corps les uns aux autres prouvent que ce n'est pas le cas.
Aïcha Liviana Messina nous invite plutôt à penser un monde à construire avec la maladie et non contre.
« La dimension politique de la maladie ne consiste pas à éliminer les affects, mais à transformer avec les affects notre rapport à la peur et à la politique. »

Aujourd'hui, il est encore possible de ne pas se limiter à passer une heure dehors, de multiplier les laissez-passer, les autorisations de sortie pour différents motifs... Mais pas pour tous et peut-être plus pour si longtemps.
Des réseaux d'entraide se mettent en place partout, dans lesquels on peut s'informer sur chaque situation spécifique, réagir à son échelle, réfléchir ensemble à ce qui est encore possible, collectivement, de mettre en place pour ne pas se laisser simplement gérer, pour échapper à devenir des gérants d'autres corps, sous prétexte que l'Etat ne fait pas son travial, mais bien agir sur la situation. (Sur le sujet et pour trouver des réseaux à rejoindre vous pouvez lire cet article.)
Certains parlent de grève des loyers, d'autres de détournement de laissez-passer, ou d'événements pour sortir du quotidien étouffant.
Le corps n'est pas si simple à écraser.

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Jérôme abandonne pas ses élèves. . . #lausondaniel #lescaracteres

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[1] Crise sanitaire, faillite politique, 25 mars 2020 Par Alain Bertho - Mediapart.fr

[2] Crise sanitaire, faillite politique, 25 mars 2020 Par Alain Bertho - Mediapart.fr