Cartographie de l’ extrême droite française ( mise à jour hiver 2019-2020 )

( un article de nos amis de La Horde Collectif antifasciste ) Nous avons repris cette année l’essentiel de la version précédente, en faisant les mises à jour nécessaires : convention de la droite initiée par l’Incorrect et Racine d’Avenir, scission au sein de l’Action française, présence d’Académie Christiana et retour de la Cocarde étudiante, ...

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( un article de nos amis de La Horde Collectif antifasciste )

Nous avons repris cette année l’essentiel de la version précédente, en faisant les mises à jour nécessaires : convention de la droite initiée par l’Incorrect et Racine d’Avenir, scission au sein de l’Action française, présence d’Académie Christiana et retour de la Cocarde étudiante, présidence de Thomas Joly au sein du PDF, changement de nom du PNF, nouveaux médias (Sunrise)…

Mais pas de changements majeurs : aucun mouvement significatif ni figure émergente ne se sont manifestés au cours des huit derniers mois à l’extrême droite, ce dont on ne peut que se réjouir, évidemment. Ce manque de renouvellement montre que l’on arrive probablement au bout d’une période amorcée au milieu des années 2000, au cours de laquelle l’extrême droite avait réussi à se réinventer en partie, sans rien lâcher sur ses fondamentaux racistes, sexistes et nationalistes.

C’est vrai par exemple de Génération identitaire, dont la communication n’en finit plus de tourner à vide, du Rassemblement national qui n’arrive pas à profiter de sa position hégémonique sur le plan électoral pour jouer le rôle de rassembleur de la droite, du fait d’un positionnement politique confus, ou des “dissidents” inspirés par Soral, qui arrivent à dépasser leur mentor dans la vacuité politique, ce qui n’est pas peu dire.

Enfin, surtout chez les jeunes, des alliances improbables continuent à s’opérer, par exemple entre la Cocarde étudiante, l’Action française et les Zouaves, que pas grand-chose ne réunit sur le plan politique, si ce n’est la volonté de jouer les fiers-à-bras contre les “gauchistes” honnis.

1. Les Partisans de l’Union des Droites
Une partie de la droite conservatrice s’est lancée depuis longtemps dans une course à l’échalote avec l’extrême droite sur les questions liées à la sécurité, à l’immigration et à « l’identité française ». Mais c’est surtout pour faire sauter la digue entre toutes les droites que différents courants et autres think tanks opèrent une politique de la main tendue en direction de toutes les formations « souverainiste s».

Si certains, à l’instar de Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, ont cru un temps pouvoir incarner cette idée, c’est bien à un problème de leadership que se confrontent les différentes initiatives appelant à l’unité, comme la convention de la droite de 2019 proposée par le mensuel L’Incorrect et Racines d’Avenir, une initative dans le prolongement d’initiatives précédentes lancées dès 2015 (comme «Oz ta droite») par les époux Ménard. Beaucoup espèrent encore que Marion Maréchal fasse enfin son retour en politique, tandis que le nom d’Eric Zemmour circule aussi pour incarner ce rassemblement de toutes les droites.

On peut par ailleurs noter que l’avenir semble bien bouché pour les souverainistes qui refusent l’étiquette « de droite » comme les Patriotes qui rêvent d’un « souverainisme des deux rives » (le nationalisme de gauche étant effectivement une réalité) ou qui, comme l’UPR de François Asselineau, brouillent les cartes en profitant du confusionnisme ambiant.

2. Le Rassemblement national (ex-FN)
Fondé en 1972 entre autres par les néofascistes d’Ordre nouveau, le Front National (FN) rassemblait au début des années 1980 tous les courants de l’extrême droite, des plus traditionnels aux plus radicaux, sous l’autorité de Jean-Marie Le Pen. La scission de 1998 a affaibli le parti durant plusieurs années, jusqu’en 2011 où Marine Le Pen a succédé à son père avec la volonté affichée de s’affranchir du folklore nationaliste. Ce « nouveau » FN a permis à des personnalités comme Robert Ménard de profiter du FN sans s’engager à ses côtés, et à des radicaux comme Philippe Vardon, l’ex-leader des Identitaires, de s’inviter dans un FN prétendument normalisé (d’autant qu’on trouve, au plus près de Marine Le Pen, des anciens du GUD comme Axel Loustau ou Frédéric Chatillon). Arrivée au second tour de l’élection présidentielle de mai 2017, Marine Le Pen a déçu les attentes de son camp, et le FN a connu des troubles internes, avec le départ de Marion Maréchal, qui a fondé depuis une école pour former de futurs cadres nationalistes, l’ISSEP, puis celui de Philippot. Lors de son congrès de refondation, le FN a changé de nom pour devenir le Rassemblement national. Aujourd’hui, si la plupart des cadres font bloc derrière la présidente, certains, comme Gilbert Collard ou Thierry Mariani, estiment qu’il faudrait adopter une stratégie plus… rassembleuse, en s’ouvrant sur la droite.

3. Les réactionnaires
Collectif réactionnaire soutenu par la droite catholique, la Manif pour Tous (LMPT) a organisé en 2012-2013 des manifestations massives contre le projet de loi sur le mariage homosexuel, ses militants étant invités à faire de l’entrisme. Si LMPT semble s’être essoufflée, d’autres structures, plus discrètes, comme l’Avant-Garde, cherchent toujours à rassembler diverses tendances conservatrices pour faire du lobbying.

Elles peuvent compter sur des sites ou des revues, comme Causeur ou l’Incorrect, et sur des chroniqueurs comme Eric Zemmour ou Charlotte d’Ornellas, ou des politiques comme Jean-Frédéric Poisson, président du Parti Chrétien Démocrate, qui n’hésite pas à afficher ses positions anti-avortement. Dans ce courant, on trouve des personnalités assez influentes, comme Patrick Buisson, homme de médias et conseiller politique.

4. Les nationaux-catholiques
À chaque publication ou presque, des lectrices ou lecteurs s’étonnent de la seule présence de la religion catholique sur notre schéma, alors même que l’on trouve des personnalités et associations réactionnaires chez les Juifs ou les Musulmans, ce que personne ne nie. La différence, c’est que les groupes présentés ici ont la volonté d’associer la politique et la foi, et font preuve d’un véritable activisme militant dans ce sens (c’est pour la même raison que nous n’y avons pas mis, par exemple, l’évêque Dominique Rey). Il n’y a pas, à notre connaissance, de mouvements équivalents à Civitas dans les autres religions en France, ni de médias ou d’associations ayant la même audience. Ce particularisme catholique est somme toute logique, pas du fait de cette religion elle-même, mais pour des raisons historiques : le nationalisme de droite s’est construit politiquement en symbiose avec le catholicisme, et le camp réactionnaire et contre-révolutionnaire reste encore aujourd’hui le plus important à l’extrême droite, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays, où la tradition révolutionnaire l’emporte.

Ainsi, les réseaux catholiques traditionalistes sont denses, disposent de médias (tels le journal Présent, seul quotidien nationaliste, ou Radio Courtoisie) et même d’une association contre la « christianophobie » et le « racisme anti-blanc », l’Agrif.

Avec comme mot d’ordre « Dieu, Famille, Patrie », Civitas en est la principale organisation d’agitation politique. Animé par Alain Escada, Civitas est un parti politique voulant imposer sa foi à toute la société, à travers un discours ouvertement islamophobe et plus discrètement antisémite (d’où son rapprochement avec Alain Soral).

La lutte contre l’IVG est l’un des combats historiques des cathos tradis : les Marches pour la vie organisées chaque année rassemblent plusieurs milliers de personnes. La Fondation Lejeune, qui existe depuis 1996, associe un travail de recherche scientifique sur les maladies génétiques et un engagement militant contre l’avortement.

Academia Christiana, fondée en 2013, est une structure à l’initiative de Victor Aubert et Julien Langella (des Identitaires), qui se concentre sur la formation en organisant une université d’été chaque année. D’inspiration national-catholique, le mouvement fait aussi lire des auteurs païens à son public (car cet ensemble ferait partie d’un « socle civilisationnel européen »). Son réseau est assez étendu et a tendance à grossir : il va de mouvements traditionalistes (comme la Fraternité Saint-Pie-X) jusqu’à des militants nationalistes bas du front aussi adeptes de la baston ou du hooliganisme, en passant par les animateurs de La Nouvelle Librairie (Paris) ou de l’Alvarium (Angers).

5. Les groupuscules activistes
Née à la fin du XIXe siècle, l’Action française (AF) est le plus vieux mouvement nationaliste en activité. Mouvement royaliste autrefois école de formation d’extrême droite, l’AF organise toujours des rassemblements ou des débats, mais aussi des actions « coup de poing », attirant à lui une nouvelle génération de militants. À noter à ce propos qu’une fracture générationnelle sépare les anciens restés fidèles à l’antisémitisme historique du mouvement et à la nostalgie vichyste, des jeunes qui, tout en se référant toujours plus ou moins à Maurras, veulent dépoussiérer l’AF pour la rendre plus « sexy », ce qui a provoqué une énième scission.

Les Identitaires tentent depuis leur création en 2002 de se démarquer de l’extrême droite traditionnelle. Sans référence idéologique, ils ont misé sur la communication et Internet. Génération identitaire, sa structure jeune, qui a pris son autonomie en 2012, est ainsi mise en avant pour faire le buzz. Mais les Identitaires ne sont pas arrivés à se créer un espace politique distinct, et ne survivent que grâce au dynamisme de leurs homologues autrichiens ou italiens.

Le GUD , un mouvement étudiant d’inspiration nationaliste-révolutionnaire apparu à la fin des années 1960, a connu diverses renaissances au cours des dernières décennies. En 2017, ce qui reste du GUD se transforme en Zouaves sur Paris, et en « Bastion social » ailleurs en France. Adoptant des logiques d’apparitions différentes (ouverture de lieux, bandes affinitaires), ces groupes se font remarquer par leur violence physique. Affichant de pseudo-références nationalistes-révolutionnaires, ils revendiquent leur goût pour la culture casual issue des stades de foot. Auto-dissout en 2018, le Bastion social est réapparu sous différents noms (Vent d’Est, Edelweiss, Audace Lyon…), en tentant de brouiller les pistes. Ces groupes reçoivent à l’occasion le renfort de supporters de foot d’extrême droite pour mener leurs agressions.

Pour ce qui est des skinheads d’extrême droite, il n’existe plus d’organisation les fédérant au niveau national : ce sont des bandes informelles mélangeant code skinhead et délire à la Sons Of Anarchy, qui représentent cependant toujours une menace. Depuis la dissolution en 2013 des JNR et de Troisième Voie de Serge Ayoub (qui s’est recyclé en fondant un club de bikers), les skins d’extrême droite se sont éparpillés dans la nature. Pour les distraire, certains organisent des concerts néonazis (quelques groupes comme Lemovice ou Match Retour maintiennent une activité à ce niveau), dont l’objectif est souvent autant mercantile que véritablement militant.

6. Les nostalgiques
Plusieurs formations tentent de maintenir la flamme du Front national des années 1980. Ironie de l’histoire, Jean-Marie Le Pen, fondateur et président du FN pendant 40 ans a été depuis 2015 mis au ban du parti par sa propre fille : à plus de 90 ans, difficile de lui donner un avenir politique, mais son charisme lui permet de jouer les vedettes au sein de l’extrême droite radicale.

Fondé en 2009 par Carl Lang, ancien n°2 du FN, et actuellement présidé par Thomas Joly, le Parti de la France essaye de regrouper toutes les tendances de la mouvance nationaliste, y compris les plus radicales. Ses résultats électoraux restent insignifiants, et sa composition militante, allant de notables d’extrême droite aux skinheads, a tout de l’auberge espagnole.

Synthèse Nationale (SN) est une revue dirigée par Roland Hélie, dont la ligne éditoriale est « pas d’ennemi à l’extrême droite ». Tous les ans, SN organise une « Journée nationale et identitaire », qui regroupe entre autres has been, Jean-Marie Le Pen, Alain Escada, Richard Roudier et Serge Ayoub…

D’autres groupuscules encore plus confidentiels se revendiquent ouvertement du fascisme historique. C’est le cas des Nationalistes (ex-PNF) qui s’inscrivent dans la continuité de l’Œuvre française dissoute en 2013, proche des nostalgiques de Vichy ou de l’Algérie française ; ils sont aujourd’hui quasiment inexistants. Dans la même veine, on peut également citer par charité la Dissidence française de Vincent Vauclin, ou des personnalités comme Hervé Ryssen, antisémite revendiqué, qui en s’associant, tentent de vaincre leur isolement.

7. Les outils de propagande
Prétextant une information « plurielle » et la volonté de se démarquer des médias « officiels », des sites locaux comme Breizh Info ou Lengadoc info se sont spécialisés dans les tribunes offertes à l’extrême droite, et ne font que relayer des contre-vérités racistes et sexistes. Certains tentent de proposer des médias de type professionnel (comme TV Libertés) tandis que d’autres se contentent d’exploiter les possibilités offertes par les réseaux sociaux, comme le récent Sunrise.

À noter que Russia Today ou Spoutnik, deux médias pilotés par le gouvernement de Vladimir Poutine, jouent la même partition, en offrant à l’extrême droite une surexposition et en la présentant de façon complaisante.

D’autres sites, comme Riposte laïque ou Égalité & Réconciliation, assurent aussi la diffusion de la propagande d’extrême droite. Ils sont animés par des collectifs dont l’activité, faute de militants, reste cantonnée à Internet et l’organisation de conférences, malgré une volonté affichée de faire aussi de l’activisme.

Créée en 2007, Riposte laïque exprime son islamophobie obsessionnelle sur son site et offre une tribune à de nombreux militants nationalistes aussi isolés qu’eux. Sur une ligne très proche, on trouve le SIEL de Karim Ouchikh et le Conseil national de la Résistance européenne de Renaud Camus, le promoteur de la théorie fumeuse du « Grand Remplacement ».

Fondé par Alain Soral également en 2007, Égalité & Réconciliation avait à l’origine comme ambition de regrouper nationalistes de droite et patriotes de gauche. Mais aujourd’hui E&R n’est plus que le fan-club de Soral, qui se caractérise par son antiféminisme et son antisémitisme virulents. Le négationnisme peut en tout cas remercier E&R et Dieudonné qui auront contribué à populariser ses thèses délirantes, défendues par Vincent Reynouard qui a ainsi pu étendre son auditoire.

Cet activisme virtuel, qui consiste principalement à s’inviter les uns les autres pour dire toujours la même chose, peut donner l’illusion d’une communauté soudée : mais l’égocentrisme de ces « stars » éphémères débouche davantage sur des embrouilles et des « clashs » que de véritables projets politiques.

Dans le sillage de Soral, qui a mis le pied à l’étrier à certains d’entre eux mais avec lequel tous sont fâchés ou presque, divers individus se sont fait un nom sur Internet à travers des vidéos dans lesquelles ils exhibent leur amour du nazisme en toute décontraction comme Daniel Conversano, ou remettent au goût du jour la figure du macho réac franchouillard comme Papacito qui à l’instar du dessinateur Marsault, est publié par les éditions RING. De vieux briscards comme Henri de Lesquen, devenu malgré lui une icône geek, peuvent aussi parfois faire ainsi un come-back à moindre frais.

D’autres enfin, comme Vincent Lapierre, formé chez E&R, ont réussi à se faire reconnaître comme média «indépendant», alors que Le Média pour Tous est toujours, quoiqu’il en dise, au service de l’extrême droite.

Les think tanks
L’extrême droite a bien compris que, pour réhabiliter sa vision inégalitaire du monde et pouvoir à nouveau s’imposer dans le débat public, il lui fallait au moins autant lutter sur le terrain des idées que dans la rue. Depuis les années 1970, deux groupes de réflexion, le Groupement de Recherche et d’Étude pour la Civilisation Européenne (GRECE) et le Club de l’Horloge (devenu le Carrefour de l’Horloge) y travaillent, donnant naissance à ce que les observateurs ont appelé la Nouvelle Droite. Alain de Benoist est le principal représentant de ce courant, et le seul à être véritablement un intellectuel. Esprit plutôt libre, il n’est d’aucune chapelle, ce qui lui permet, en particulier à travers la revue Éléments, de brouiller les cartes. En revanche François Bousquet, qui tient la Nouvelle Librairie à Paris, milite pour l’union des droites.

Ancien du GRECE et du Club de l’Horloge, Jean-Yves Le Gallou a quitté le FN en 1999 avant de créer en 2003 Polémia, qui prétend faire la promotion de la « réinformation », qui consiste à redonner aux thèses d’extrême droite une certaine visibilité dans l’espace médiatique, en développant en particulier ses propres médias. Se tenant à distance du militantisme du terrain, il est néanmoins très proche des Identitaires.

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